Association d'Assistants Familiaux Lorrains

Boris cyrulnik (« quand on tombe amoureux, on se relève attaché ») : « quand l'amour capture, l'attachement libère »

17-03-2025

Les liens affectifs tricotés dans la banalité du quotidien nous font moins rêver que la passion amoureuse. A tort ! Dans son nouvel essai, « Quand on tombe amoureux, on se relève attaché » (chez Odile Jacob le 5 mars), le neurologue et psychiatre Boris Cyrulnik, nous explique à quel point ils constituent un rempart à la violence et à la haine.

Pourquoi écrivez-vous de nouveau aujourd'hui sur l'attachement et l'amour ?

Je poursuis dans ce nouveau livre la réflexion de mon précédent essai, Quarante voleurs en carence affective [paru en 2023 chez Odile Jacob], qui s'intéressait aux racines de la violence et de la guerre, et montrait que les enfants ayant des interactions précoces appauvries ont davantage de risque de devenir des adultes violents. Je travaille sur l'attachement depuis 1980. Ce phénomène affectif, ainsi nommé depuis 1951 [élaboré par le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby après avoir étudié le développement et le comportement des enfants séparés de leurs familles], existe probablement depuis toujours, mais il était étouffé par le réflexe de survie, les rapports de force, la sexualité et la mort.

Il a fallu deux guerres mondiales et trois génocides pour nous rendre à l'évidence : l'altération du milieu (perte des parents, séparations, déracinement) peut altérer le développement d'un enfant, en atrophiant notamment ses deux lobes préfrontaux et son système limbique (des émotions et de la mémoire). On me demande souvent pourquoi les jeunes Européens, qui connaissent aujourd'hui une paix sans précédent et sont davantage respectés qu'auparavant, sont tellement anxieux. Que les enfants tuent d'autres enfants en cas de désaccord est un signal d'alarme fort adressé aux adultes.

Les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient et la propagation des régimes autoritaires posent aussi question. Force est de constater que la « modernité » (digitalisation de la société, mobilité, « nouvelles familles »…) n'est pas un facteur de protection pour l'individu. Ce n'est pas le confort ou l'école qui sécurisent un jeune enfant, c'est l'attachement qui donne confiance en soi.

A découvrir également : Boris Cyrulnik « L'hypersensibilité n'est ni un trouble ni une déficience, mais une “signature”»

Comment l'attachement, plus que l'amour, est-il l'antidote à la violence ?

L'amour fou recherche la fusion avec un être idéal que l'on ne connaît pas. Il peut nous enchaîner à une idole, un gourou, un dictateur, pour notre plus grand malheur. Contrairement à l'attachement, qui, lui, se noue discrètement dans la banalité du quotidien et nous donne accès à l'autonomie psychique, à l'aventure sociale. Lorsque l'on est suffisamment sécurisé, on peut s'éloigner de l'autre sans souffrir, prendre des risques, jusqu'au moment où, fatigué et stressé, on a besoin de regagner son port d'attache.

L'amour et l'attachement sont deux processus neurologiques très différents. Le surgissement du sentiment amoureux se manifeste par un hyperfonctionnement des circuits de la récompense, qui ne perçoivent que les informations gratifiantes (« l'amour rend aveugle »), provoquant un « shoot » d'hormones euphorisantes. L'attachement, lui, s'enracine dans le cerveau limbique. Mais, aussi opposés soient-ils, l'amour et l'attachement ne fonctionnent pas l'un sans l'autre. Pendant la fusion, les amoureux s'apprennent par cœur, ce qui permet de tisser le lien de l'attachement. L'idéal est de tomber amoureux, et de se relever attaché !

Le nouveau-né ne fait pas autrement quand, après la « folie amoureuse » des premiers mois pour sa mère, il se met à s'attacher à elle, puis à d'autres figures. Car qu'est-ce l'amour naissant si ce n'est, quand je rencontre l'autre, ce sentiment – qui échappe à la conscience – de retrouver la « trace » d'un bonheur familier, prenant la forme d'un indice minuscule (odeur, regard, mimique…) : « C'est lui ! », « C'est elle ! ». C'est pourquoi les enfants privés de niches sensorielles sécurisantes durant leurs « mille premiers jours » – période où le cerveau est particulièrement sensible à ce type d'informations – auront plus de peine à rencontrer l'amour et à s'attacher. Avec le risque de se désocialiser un peu plus. Un vrai cercle vicieux !

A découvrir également : Amour : voici ce qu’il se passe chimiquement dans notre cerveau lorsqu’on tombe amoureux

En quoi la fragilisation des liens d'attachement est-elle préoccupante ?

L'attachement est la finalité de la condition humaine. Il est nécessaire à la survie – comme l'ont montré les études dans les orphelinats roumains sous la dictature de Ceausescu, où les bébés étaient privés de nourriture affective. Nous avons aussi mesuré à quel point, quand l'attachement se tisse bien, les personnes vieillissent mieux. C'est un excellent antidépresseur !

La dilution des liens est également un problème pour la société. Les styles d'attachement (sécure, anxieux, évitant, désorganisé) qui nous imprègnent précocement façonnent nos rapports aux autres. Presque tous les hommes coupables de féminicide ont souffert dans leur enfance d'un attachement désorganisé* . Quand le cerveau d'un bébé n'est pas stimulé par des échanges riches avec l'entourage, il devient dysfonctionnel et engendre de la brutalité. Nous cherchons toujours à comprendre pourquoi les hommes sont plus « doués » pour la violence que les femmes, et cela dès la toute petite enfance. Dans les crèches, environ 5 % des garçons préverbaux mordent et cassent des objets contre 0,8 % des filles. L'une des explications possibles est que la violence a été utilisée dans toutes les cultures depuis trois cent mille ans pour fabriquer des guerriers, s'emparer des femmes et structurer les familles.

De nos jours, ce qui fait société, dans les pays en paix, ce n'est plus tant la force musculaire des hommes, remplacés par les machines, que l'importance accordée à la parole et au diplôme. Or les filles réussissent en général mieux leurs études que les garçons, dont la lenteur de maturation cérébrale est un désavantage scolaire. Grâce à l'allongement du congé de paternité, que j'avais moi-même préconisé, de plus en plus de jeunes hommes découvrent le bonheur (et la fatigue !) de tisser un lien d'attachement avec leur enfant. C'est nouveau dans l'histoire de l'humanité. On observe déjà certains bénéfices : baisse de la dépression périnatale, meilleurs taux d'allaitement, meilleure santé psychologique des enfants…

Les liens durables peuvent-ils survivre dans une société qui valorise l'autonomie et la liberté sexuelle ?

A l'époque prémoderne, l'attachement assurait la survie des individus. Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle, quand les ouvrières ont commencé à gagner leur vie, le mariage arrangé par les pères et les prêtres a cédé la place au mariage d'amour. Aujourd'hui, dans une culture d'abondance (de biens, d'informations, de choix) comme la nôtre, tout lien profond devient une entrave à l'épanouissement individuel.

La tendance est désormais aux relations plus légères, aux contrats amoureux brefs ; on aspire à avoir moins d'enfants, voire pas du tout ; les rencontres sexuelles sont retardées et espacées, et l'acte sexuel lui-même tend à s'appauvrir en contact physique et en affects. C'est une révolution anthropologique, comme celle qui s'est opérée au XIIe siècle, quand les troubadours, à la cour d'Aquitaine et de Provence, ont transformé la sexualité « à la franque » (extrêmement brutale) en « amour courtois ». Je ne suis pas en train de dire qu'il faut revenir aux cours d'amour d'autrefois ! Mais il me semble indispensable d'inventer de nouveaux rituels culturels pour façonner nos relations sentimentales et sexuelles, en tenant compte naturellement des avancées éthiques (égalité entre les hommes et les femmes, liberté), si chèrement acquises. Car nous n'avons jamais eu autant besoin de « vraies » relations affectives !

Par quoi commencer ?

Pour permettre aux individus d'apprendre à canaliser leurs pulsions, il faut d'abord agir précocement sur le milieu familial et social, en accompagnant mieux les parents, dès la conception. Comme nous le rappelle le proverbe africain, « il faut tout un village pour élever un enfant ». Construisons autour de nos tout-petits l'équivalent d'un village, avec des lieux de rencontre et de solidarité entre jeunes parents, permettant d'élargir les figures d'attachement et les tuteurs de résilience. Les cinquante premières Maisons des 1 000 premiers jours**, constituées en loi 1901 et hébergées dans des locaux municipaux, ont déjà vu le jour. Ces groupes de pairaidance animés par un facilitateur rencontrent un grand succès auprès des familles. Les bébés et leurs parents en sont les premiers bénéficiaires, mais c'est la société tout entière qui en profitera…

* Marqué par l'ambivalence, l'imprévisibilité de la réponse parentale. Ce qui donne en amour une personnalité recherchant tout et son contraire.

** Dispositif issu du rapport de la commission Cyrulnik des 1 000 premiers jours (sept. 2020).